Une nécrologie hostile
Poe meurt à Baltimore le 7 octobre 1849. Deux jours plus tard, le New-York Daily Tribune publie une nécrologie signée « Ludwig ». Elle commence en affirmant que peu de gens pleureront Poe, puisqu’il avait peu d’amis. Ludwig est Rufus Wilmot Griswold, un éditeur avec qui Poe s’était déjà brouillé.
Le pseudonyme n’est pas un détail. Il donne à la nécrologie l’allure d’un jugement extérieur, alors que son auteur appartient déjà au monde littéraire de Poe. Le premier portrait public de l’écrivain mort est donc écrit par quelqu’un qui a une histoire personnelle à régler.
L’éditeur devient l’autorité
Griswold se présente ensuite comme l’exécuteur littéraire de Poe et prépare des éditions posthumes de son œuvre. Son mémoire décrit un homme tourmenté et solitaire, tout en répétant des affirmations que les recherches ultérieures ont considérées comme fausses, notamment le récit familier d’une addiction aux drogues.
Comme ce mémoire accompagne les poèmes et les récits, le portrait bénéficie de l’autorité d’une édition. Les lecteurs ne découvrent pas la biographie séparément de l’œuvre. Ils rencontrent l’œuvre à travers elle.
Baudelaire ouvre une autre porte
De l’autre côté de l’Atlantique, Charles Baudelaire commence à traduire Poe pour les lecteurs français. Michel Lévy publie cinq volumes entre 1856 et 1865, offrant à l’auteur une seconde vie littéraire alors que sa réputation reste abîmée aux États-Unis.
Le contraste demeure saisissant. Un éditeur fabrique une légende qui réduit Poe à une caricature. Un traducteur laisse apparaître l’atmosphère, la précision et la beauté étrange de ses récits. Une réputation est aussi une forme de mise en page, construite par ce qu’un éditeur répète et par ce qu’un lecteur est autorisé à voir.


